MON PIRE CHANTIER PARTICIPATIF

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  COMMENT AI-JE DÉCOUVERT LES CHANTIERS PARTICIPATIFS :

Fini l’Irlande.

Mettons les choses dans leur contexte.

Nous sommes en 2013, je reviens du chemin de Compostelle que j’avais décidé d’entreprendre après un séjour d’un an et demi en Irlande.

A ce stade, je ne sais pas encore quelle sera ma prochaine aventure. Pas que j’aie jamais cherché l’aventure à proprement dite, mais en tous les cas, il me faut un nouveau projet !

S’il y avait une chose que l’étape en Irlande m’ait appris c’était qu’à partir de maintenant je souhaitais travailler dans quelque chose qui ait du sens. Plus de bureaux, plus de bonheurs artificiels. Je cherchais du concret et du tangible. L’agriculture permaculturelle et la construction écologique étaient alors, pour moi, les deux options les plus attrayantes. Une troisième était la tenue d’un gîte touristique. Cette dernière se voulant être le produit des deux autres expériences.

Le wwoofing.

A l’époque, un site dédié aux chantiers participatifs comme TWIZA, cela n’existait pas. Par contre, il y avait un mouvement qui faisait énormément parler de lui, celui des « wwoofeurs ». Le « wwoofing », qui existe encore aujourd’hui, vient de l’acronyme WWOOF (World-Wide Opportunities on Organic Farms ), il permet à des jeunes et des moins jeunes de travailler bénévolement dans des fermes bio en échange du gîte et du couvert. C’est une opportunité incroyable pour voyager « gratuitement ». Seulement moi, je n’étais plus intéressé par les voyages, c’était tout le contraire. Je voulais m’ancrer. Autant dans une terre que dans une discipline qui commençait à me passionner mais que je ne connaissais qu’à travers les livres et les vidéos youtube.

Le wwoofing tombait donc à point nommé dans ma vie, d’autant que les annonces que l’on y trouvait rassemblaient toutes les activités écologiques et alternatives dont je pouvais rêver.

C’était la plateforme idéale pour décider de l’activité que j’adopterai.


Un email et quelques jours plus tard, j’avais rendez-vous pour ma première immersion dans le monde de la construction écologique.

MON ARRIVEE :

Ce premier chantier avait l’avantage d’être à moins de 40 km de chez ma mère ou je logeais durant cette période de questionnements. J’y allais donc en voiture l’esprit joyeux et le cœur vaillant.

Rencontre avec mes hôtes

Après avoir trouvé la maison, je sonne à la porte. Il est 10h. Une petite dame à la touffe hirsute me reçoit dans un peignoir bleu délavé.

Elle s’excuse de sa tenue sur laquelle je n’avais même pas eu le temps de m’attarder tellement autre chose d’autrement plus étrange attirait mon œil : ici, juste derrière elle. Partout. Un empilement d’objets et de linges, de jeux et de courrier mélangés à la poussière et aux bouteilles vides. Je n’avais pas encore franchi la porte que j’entrevoyais déjà un horizon de tout ce qu’une maison pouvait contenir. Je ne sais pas combien de secondes ont passées avant que je ne recroise les yeux globuleux de mon hôte qui m’expliquait qu’ils étaient de sortie hier soir et qu’ils avaient fait découvrir la cathédrale de Strasbourg aux wwoofeurs déjà sur place.

Prompt à la discussion, je m’enquérais rapidement du programme. Nous étions 6 wwoofeurs. D’Italie, Allemagne, Taïwan, États-Unis et Suède. A ces derniers se mêlaient les 4 enfants de la maison. Je compris vite que le désordre généralisé auquel j’assistais en entrant était dû à cette population contrainte entre la cuisine, le salon et la chambre des enfants. Le tout exacerbé par l’écologie du désespoir.

L’écologie du désespoir.

J’utilise ce terme pour définir un effet que j’ai pu observer chez quelques personnes déjà durant ma vie d’âme curieuse. Elle m’a été mise en relief par Philippe Gabilliet. Dans une de ses conférences, il explique qu’il admire le silence chez les gens, mais juste un certain silence et seulement chez certains gens.

Il admire le silence de celui qui aurait quelque chose à dire mais qui choisit de ne pas le dire. A l’inverse, contraste-t-il, il y a le silence de ceux qui ne sauraient de toute façon pas quoi dire. (Et puis il y a moi et mon bavardage !:)).

Je ne sais pas si la relation avec mon propos est flagrante mais dans mon cas précis, je soupçonne mon hôte d’avoir été tellement débordé par les événements, que l’attitude écolo était une bouée de sauvetage pour justifier tel ou tel manquement. Une sorte de carte joker.

Les choses traînent à gauche à droite car je dois les recycler, l’hygiène est négligée car ce sont les relations humaines qui priment, puis on réalise que même la solution du wwoofing est motivée par un travers, celui d’un souci d’économie financière (matériaux bruts et main d’oeuvre « gratuite »). Le mode écolo n’est alors plus un choix ni une conviction, mais une fatalité ; comme de nombreux silences.

Je me permets d’avancer cela car la suite des événements me pousseront à le croire.

Le projet

Quand mon hôte, que j’appellerai N.. me présenta son projet, c’était avec l’énergie que l’on me connaît que je m’y suis impliqué. Je n’étais venu que pour cela.

SChantier participatifur la période retenue, le chantier d’isolation paille ayant déjà été terminé, il fallait s’attaquer à l’isolation phonique intérieure en cloisons terre-paille et aux corps d’enduit intérieur.

Le projet était une extension en ossature bois d’environ 100 m2 sur deux étages dans une cour encaissée. Cela faisait deux ans qu’il avait été commencé et je pense que N… n’en voyait plus le bout.

Tous les espaces de la maison avaient été « optimisés » (on pourrait aussi bien dire « réduits »), les enfants dormaient dans une chambre avec 2 lits superposés et nous, nous dormions… Ben, sur le chantier:) C’était à nous de nous faire notre trou dans la poussière. Dans l’ensemble cela ne me gênait pas, il y avait la place. Mais les conditions étaient quand même révisables au vu du nombre de personnes que nous étions. Surtout quand on sait que cela faisait des mois et des mois que c’était comme cela. Des mois et des mois durant lesquels tout le monde devait faire patiemment la queue pour rejoindre l’unique salle de bain/toilette le matin et le soir.

Tu l’auras compri je ne savais pas trop ou je mettais les pieds. Le confort ou l’ordre n’étaient pas ce que j’étais venu chercher mais je dois dire que j’ai du mal à faire l’impasse sur la saleté. Là-bas, de la cuisine aux toilettes, c’était à la limite du tolérable.

Le groupe

Le groupe était super. Mes connaissances des langues m’ont toujours rendu la vie facile auprès de cercles internationaux. On échangeait beaucoup. Je leur expliquais ce que j’espérais de ces expériences, ils m’expliquaient pourquoi ils avaient décidé de traverser l’Europe, voire le monde, pour se retrouver ici. C’était passionnant car comme souvent dans ce genre de relations, nous étions tous à la recherche de quelque chose et nous nous retrouvions chacun dans les rêves des autres. Une vraie aventure humaine.

Moi, gourmand de partages, j’ai sauté sur l’occasion du premier après-midi libre pour inviter les wwoofeurs chez moi, leur faire goûter de la tarte flambée et des escargots, leur faire visiter la cave à vin locale et les fortifications de la ligne maginot.

Plus tard, nous organisions une soirée BBQ au coin du feu aux abords de la forêt avoisinante. Percussions, chants, poésies, j’ai sorti les artifices de mes spectacles de feu, ça sentait bon le début de l’été ! 🙂

Mais ce soir là, en rentrant à la maison, nous nous retrouvions devant une porte fermée à clé 🙁

LA CRISE

Je dois avouer que je ne l’avais pas vu venir.

Le lendemain matin, l’ambiance était glaciale. Aucun de nous ne semblait bien comprendre mais nous devinions tous que N… était contrariée. Il ne me fallut pas attendre longtemps avant qu’une série de reproches ne me soient adressés. A moi, le meneur de troupe.

Je me défendais de n’avoir rien fait de plus que d’offrir les moyens de faire un tour. J’avais une voiture et c’était bien normal. En plus, les conditions intérieures rendaient ce luxe inestimable.

Ensuite, pour ce qui était de la soirée, à laquelle N… et sa famille avait aussi participé, elle avait été une inspiration commune et non un acte délibéré de briser une quelconque osmose.

Bref, ce matin là, je me suis fait reprocher autant mon attitude que mon travail au chantier et au jardin ce qui me laissa sans voix.

J’ai souvent été perçu comme un leader parce que je suis ouvert et que je cherche toujours un moyen d’améliorer les choses. Ce n’est que ma façon d’être et de communiquer mais j’ai réalisé avec les années que ce n’était pas au goût de tout le monde (pourtant les critiques m’affligent toujours d’autant que j’estime qu’il y a des défauts pires que celui-ci).

La journée continua tant bien que mal et après le repas de midi j’ai eu droit à une nouvelle vague de doléances. Du mari cette fois-ci, et d’une manière très sournoise. Trouvant cette position super inconfortable devant les enfants et les autres wwoofeurs qui ne s’interposaient pas, je leur demande de me suivre dehors pour des explications claires. J’étais prêt à accepter de reconnaître certains torts , infligés sans intention de blesser mais je ne comptais pas devenir le bouc émissaire sur lequel décharger tous ses griefs. Le ton monta. Je n’y comprenais plus rien du tout ! Et encore une fois, à défaut d’arguments recevables on m’attaqua sur mon attitude  « en général ».

Je passe les détails de notre discussion dont il est vrai je n’ai pas gardé la trace exacte.

Je n’ai jamais retenu beaucoup plus que des émotions dans ma vie. Les sentiments ont toujours pris plus de place que les mots dans mes souvenirs et la chose qui se réveille quand je pense à ce règlement de compte et aux heures qui l’ont suivi, c’est la tristesse qui accompagne la sensation d’injustice profonde. D’incompréhension douloureuse. La punition qui s’écrase sur une action généreuse.

Durant cet après midi là, je n’imaginais plus que cette relation pouvait encore aboutir à quelque chose et ma fierté me montrait la direction de la porte. Avant le dîner du soir mes affaires étaient prêtes.

J’avais la gorge nouée en saluant mes collègues et les enfants mais je ne pouvais simplement plus rester dans cette maison. J’étais triste à pleurer.

J’estimais n’avoir rien fait de mal et je me suis rendu compte après coup que cette famille n’avait certainement plus que les wwoofeurs pour être mise en valeur (et accessoirement pour s’occuper des gamins). Fallait-il voir en moi le trublion pour autant ? Qu’importe aujourd’hui que je le comprenne.

CE QUE CETTE EXPÉRIENCE M’A APPRIS

Avec le recul, même si je regrette la façon dont cette expérience s’est conclue, je ne cherche pas à garder une quelconque rancœur au fond de moi. Il est vrai que j’aurais attendu des wwoofeurs qu’ils interviennent en ma faveur, il est vrai que nous étions parqués là comme des travailleurs clandestins, que j’ai offert de moi-même pour aider comme je pouvais sans autre remerciement qu’une liste de reproches farfelus.

Mais j’essaie de prendre un peu de distance en me disant que cette tension était sûrement due à un autre facteur, comme le stress généré par le chantier interminable dont seule la maîtresse de maison s’occupait car son mari ne voulait plus du tout en entendre parler.

De plus, quelques jours après mon départ une équipe de France Télévision venait filmer les wwoofeurs. Je ne sais pas si cela a un lien mais je tends à penser que oui, et que cela a contribué à faire augmenter le stress au sein de la famille qui, je le rappelle, pataugeait dans un capharnaüm absolu.

(D’ailleurs par la suite, je suis resté en contact avec les wwoofeurs et je les ai rejoints au lac le dernier jour du reportage de FranceTV. Tu peux voir notre intervention dans ce court clip : https://www.youtube.com/watch?v=DQOtj7MVA28 Oui, c’est moi qui foire mon trick au chapeau ;p)

Durant ce séjour, j’ai aussi découvert des livres clés comme « Entre terre et paille » de Tom Rijven et « Bâtir en paille » de André de Bouter. Je me souviens même avoir appris le terme hygrométrie avec N…:)

CONCLUSION

Pour finir j’aimerais simplement dire que malgré les bonnes intentions réciproques ou la qualité d’un projet, il arrive souvent qu’une entreprise soit minée par des divergences humaines relativement imprévisibles.

Alors, il est génial de pouvoir faire abstraction des ressentiments qui nous brûlent, mais c’est loin d’être évident.

Dans mon exemple, je ne saurais finalement jamais ce qui s’est réellement passé dans la tête de mes hôtes, mais je suis sûr que c’était quelque chose entre notre compatibilité et le peu de contraintes qui pesaient sur moi. Imaginons que j’aie été à 2000 km de chez moi, il se peut que j’aurais été un peu moins « moi-même ». Moins naturel. Plus pas à pas. J’aurais été plus enclin au compromis ou à la retenue.

Je me dis que c’est ce qui a empêché les wwoofeurs de s’exprimer sur notre querelle, qu’ils ne souhaitaient pas compromettre la tranquillité de leur séjour, et ce, dans une langue qu’ils ne maîtrisaient pas.

Cette aventure malheureuse ne m’a pas empêché de continuer le wwoofing durant tout l’été, ce que je fis sans autres tracas.

Les rencontres dans ces cadres ne manquent jamais d’épices et je peux dire que plus que des lieux ou des techniques, se sont des personnages que j’ai découvert durant ces quelques mois. Et je ne regrette absolument rien !

Voilà ma petite histoire. Je sais qu’il y a eu bien pire comme expérience mais je tenais tout de même à la partager.

Je ne sais pas si tu as déjà eu une mauvaise expérience en chantier participatif ou en wwoofing, mais si tu veux m’en faire part, je serais ravi d’en savoir plus dans les commentaires:)


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8 thoughts on “MON PIRE CHANTIER PARTICIPATIF”

    1. Ca aurait été avec plaisir 😀 Tu es aussi d”Alsace??? As-tu eu des expériences malheureuses avec des wwoofeurs??? Merci d’avoir prit le temps de laissé un commentaire! 😀

  1. n’ayant fait qu’un seul chantier participatif, je ne peux que me baser sur mon unique experience, mais je vois très bien ce que tu veux dire: les limites de la participation des volontaires ne reposent que sur l’attitude des propriétaires!

    1. Bonjour Morgan,
      merci à toi pour ton commentaire 🙂 Oui, à la fin c’était une ambiance à couper à la truelle :p
      Bonne année! 😀
      Gautier

  2. Bonjour,
    Merci pour le partage de ton expérience. Ça a un goût de déjà vu pour moi qui ai fait 6 mois de wwoof en France…. Mais heureusement pas toujours comme ça !
    Maintenant je suis passé de l autre côté, je construis ma maison en paille.
    Nous n avons pas encore fait appel à des inconnus…. Et pour cause j en connais la complexité et je ne m en sens pas capable !
    Sans défendre les “mauvais” hôtes, de tels projets prennent une telle place financière, emotionelle et temporelle dans une vie… Que c est compliqué à gérer ! L hygiène et la bonne humeur ne devrait pas en pâtir mais…pas toujours simple qui plus est avec des enfants. Enfin, les rapports humains… On en apprend toujours !

    1. Bonjour Laura,
      Je suis d’accord avec toi ce n’est pas simple de recevoir des inconnus chez soi durant des projet aussi important de sa vie.
      Durant mes 3 mois de wwoofing j’ai appris beaucoup de choses, mais pas celles que j’attendais.
      Cela a vraiment été des expériences humaines et sociales avant d’être des apprentissages technique 🙂

      Je suis allé faire un tour sur http://www.atelierduchatorange.com/, c’est vraiment génial ce que tu fais. Tes peintures murales sont magnifiques, bravo !!! 😀

      Bonne continuation avec ta maison en paille 😉

      Gautier

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