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"Tu connais les nites ? On peut en faire des joints, des enduits ?"
C'est Tom qui m'a posé la question. Tom, charpentier dans les Hautes-Alpes. Sa boîte, Intradosse, fait de l'ossature bois et voudrait y intégrer des murs capteurs solaires.
Moi ?... Heuuu... Erreur 404.
Les nites ?.. Les mites ?.. Les b.. ?.. Jamais entendu ce mot.
Après des années à parler de chaux, de terres, de sables... Un lecteur me colle un terme que je ne connais pas. Et ça, j'adore ! 😋
Alors j'ai fait ce que je fais toujours quand je sèche. J'ai posé la question à la communauté.
Résultat... 112 retours !
Dont 35 contributions techniques. Des artisans, des curieux, des pros, des amateurs éclairés. Certains avaient testé. D'autres avaient des pistes. D'autres encore des mises en garde.
Et ce que j'ai découvert mérite qu'on en parle.
Un déchet dont personne ne veut
Les "nites", c'est du patois... Franco-provençal, probablement. Lié à l'idée de boue, de limon, de matière fine et collante.
En français technique, on parle de "fines de lavage" ou de "boues de lavage" de granulats.
C'est ce qui reste quand les carrières nettoient leurs sables et graviers. Un mélange pâteux, parfois liquide, chargé d'argiles très fines. Chaque année, des milliers de mètres cubes sont extraits, stockés en tas... Ils finissent par sécher sur place et forment de magnifiques nuages de poussière dès que le vent se lève.
Un déchet... Un problème... Une matière en surabondance dont personne ne sait quoi faire.
Et qui se vend parfois 12€ la tonne !
Parfois moins. Parfois gratuit. Gaël, qui a bossé comme chauffeur d'engin dans une sablière, me l'a confirmé :
"Si y'a pas de transport, y'a pas de raison de payer."
Tu vois où je veux en venir ?
Si tu cherches de l'argile gratuite pour tes enduits terre, les carrières sont peut-être ton meilleur filon. À condition de savoir ce que tu récupères.
Et ce n'est pas que du bricolage : une thèse de doctorat a démontré qu'on peut valoriser jusqu'à 80% de fines de lavage dans des briques de terre comprimée aux performances normées.

Boues de Carrières -Credit : Ixane
Ceux qui l'ont déjà fait
Vincent, dans le Diois, récupère ça gratos depuis des années.
"On prend une tonne à eau, on a juste à ouvrir le robinet pour faire couler l'argile. Ça marche super pour des corps d'enduits."
Samuel a enduit une partie de sa maison avec les résidus de deux carrières distinctes. Une de quartz (couleur blanche), une autre plus ocre. Il a même tenté un "terre-delack" (une finition lissée façon tadelakt).
"Belle crème à enduire. Pas facile à reprendre, mais ça tient."
Sandrine a utilisé cette argile pour des enduits intérieurs. Accompagnée par une pro, elle a fibré l'enduit, ajouté du sable de son décaissement : "Ça s'est bien passé."
Mais elle nuance :
Les inconvénients selon Sandrine :
- Il faut vérifier l'absence de produits dans l'extraction
- La nature de l'argile change selon le moment et le lieu dans la carrière
- 1 tonne, ça ne fait pas un gros tas... et c'est lourd à décharger à la pelle
- Si pas de livraison possible, la facture s'alourdit vite (location camion, allers-retours)
Christophe, lui, s'en sert pour amender les sables lavés et leur redonner leur couleur d'origine.
"Ce sont les fines qui étaient encore présentes dans les sables il y a 30 ans. Mais les DTU et le ciment sont passés par là, exigeant des sables lavés."
Bref : ça se fait. Ça marche. Mais il y a comme un mauvais fantôme dans cette boue magique.

Valorisation des boues de carrières par IDCO
Le sujet qui fâche : les floculants
C'est Élise qui a mis le doigt dessus. En formation avec Arthur Hellouin, elle a appris un truc pas rassurant :
"Pour séparer rapidement le sable des fines, certaines carrières utilisent des floculants. Ces floculants sont cancérigènes. Et ils se retrouvent dans l'argile résiduelle."
Gaël confirme depuis le terrain :
"Ces boues, dans la sablière où j'étais, sont extraites de l'eau à l'aide de floculant. Et ça, ça peut que poser problème."
Séverin nuance intelligemment :
"Il y a matière à explorer selon le mode de sédimentation. Extraction terrestre = possibilité d'argile 👍. Extraction lac ou rivière = grosse proportion de limons 🥴."
La règle d'or ? Demande. Vérifie. Ne présume jamais.
Si la carrière utilise des floculants pour accélérer la décantation, passe ton chemin pour un usage intérieur.
Si elle laisse décanter naturellement (lagunage), le gisement peut être sain.
Comment stabiliser cette matière
Le problème des fines de lavage, c'est leur finesse. Trop d'argile = retrait = fissures.
Plusieurs pistes de stabilisation ont émergé des échanges.
La voie de Luc Nèples : le Hot Mix à la chaux vive
Luc Neples est clair:
"Avec de la chaux VIVE, on doit pouvoir les stabiliser."
Il a testé avec un sable terreux argileux (de la "clapicette") :
La Recette de Luc (Hot Mix)
- 1 volume de chaux vive
- 8 à 9 volumes de charge (sable terreux)
- Eau jusqu'à consistance
- Appliquer tant que c'est chaud !
L'astuce économique : 15 kg de chaux vive = ~5€ → donne 20 kg de chaux éteinte.
Un sac de 20 kg de CL90 coûte plus de 20€.
👉 En savoir plus sur le Hot Mix
La piste du plâtre gros
Quentin Benoit propose une autre approche :
"Par déduction, je partirais sur un mélange avec du plâtre gros qui a plutôt tendance à gonfler qu'à se rétracter."
L'idée : compenser le retrait de l'argile par l'expansion du plâtre. À tester, mais la logique tient.
L'industrie s'en mêle
Les fines de lavage ne sont pas qu'un truc d'autoconstructeurs.
Laurent m'a signalé que le Groupe Daniel utilise déjà ces boues de lavage pour fabriquer des briques de terre comprimée : le projet TERRAGGLO.
Jochem, à Grenoble, m'a parlé d'une recherche scientifique sur plusieurs années qui combine ces fines avec de la cellulose pour créer des briques et des plaques acoustiques.
"Exposé au CCSTI de Grenoble, au Maker space au-dessus."
Audanne évoque même la possibilité d'en faire une mousse minérale isolante, à la manière de ce que développe FenX en Suisse ou ISOLFEU à Metz.
Le Cerema travaille d'ailleurs sur la valorisation de ces sédiments dans la filière construction. Et le CSTB a déjà délivré des ATEx (Appréciations Techniques d'Expérimentation) pour des briques de terre comprimée issues de déblais. Ouvrant ainsi la voie à l'assurabilité de ces procédés.
Les études montrent que les BTC à base de fines peuvent atteindre des résistances à la compression de 2 à 10 MPa selon le taux de stabilisation.
Ce n'est plus de la bidouille. C'est de l'économie circulaire de masse.
Ce qu'on ne sait pas encore
Christophe a posé LA question technique que personne n'a encore tranchée :
"A-t-on une idée du pourcentage d'argile et celui d'alumine dans cette pâte ?"
Réponse honnête : ça dépend !
Ça dépend de la carrière, du moment de l'extraction, de la géologie locale.
C'est d'ailleurs le frein majeur identifié par le BRGM : la variabilité du gisement. Chaque lot peut être différent. Ce qui complique la standardisation.
La solution ? Tester systématiquement. Réaliser des échantillons. Observer le retrait. Ou combiner avec des fines de carrière connues pour stabiliser les propriétés.

Petit glossaire des initiés
Nites : Mot fantôme. N'existe dans aucun dictionnaire. Sauf chez Tom.
Fines de lavage : Le nom officiel. Moins poétique, plus googlable.
Floculant : L'intrus qu'on n'a pas invité à la fête. Potentiellement cancérigène.
Hot Mix : Quand la chaux vive rencontre l'argile et que ça chauffe. Littéralement.
BTC : Brique de Terre Comprimée. Pas cuite. Juste pressée. (Comme toi après un chantier)
Clapicette : Sable terreux pour terrains de boules.
Merci à vous !
Cet article n'existerait pas sans les 112 personnes qui ont pris le temps de répondre.
Merci à Tom d'avoir posé la question. Merci à Vincent, Samuel, Sandrine, Christophe, Luc, Élise, Gaël, Séverin, Laurent, Jochem, Audanne, Marie, Quentin, Romain, Daniel, Nathalie... et tous les autres. 😍🙏
C'est ça, FLM. Une communauté qui cherche ensemble. Qui partage ce qu'elle sait. Qui avoue ce qu'elle ignore.
Si tu as testé les fines de lavage, si tu connais une carrière sympa, si tu as une recette qui marche... Partage en commentaires... L'enquête continue !
Si tu cherches d'autres sources d'argile gratuite, j'ai écrit un article complet sur le sujet → Où trouver de l'argile gratuite ?
Et voici les ressources techniques qui ont nourri cet article :

merci pour ce retour, il serait bien aussi de faire un article sur des sables non lavés, achetables en carrières et peu ou pas tamisé. Avec un membre de de l’association TIEZ BREIZH, nous avons analysé des enduits anciens. Même s’il ne pleut que sur les cons en Bretagne, les autochtones semble passer entre les gouttes. Sur les bâtis les plus ancien encore « lisibles » nous avons trouvé des enduits dont les composants étaient soit issus d’arènes granitiques, donc très riches en différent granulats ou sables de rivière, qui a l’époque ne comportaient pas ou peu de limon toxiques. Dans les corps d’enduit, nous avons trouvé des « cailloux » jusqu’à 12 cm, cela parait fou, mais les chaînages et les pierres d’angles en granite dépassaient de, en gros 15 cm. L’épaisseur des enduits était un barrage à la pluie, et la granulométrie du mortier permettait une pérennité que les industriels ne sont pas capables de faire. enfin du moins des DTU qu’ils créent eux mêmes. rappelle toi il y a 20 ans, faire une maison en paille tenait d’un conte pour enfant. Bref c’est un sujet à exploiter, trouver des solutions pour laver ce trésor que sont les fines.
Au plaisir d’en discuter avec toi sur TWIZA ou SUR FLM
Bonjour Christophe,
Merci pour cette suggestion de sujet tout à fait pertinente.
La question du type de sable (roulé-concassé, lavé/non lavé) revient très souvent.
Je te relance là dessus dès que je peux. Ou si tu as un retour d’expérience détaillé à apporter, dis-le-moi et on voit comment en faire un sujet sympa.
Belle journée 👋🙂